« Les vertiges de la forêt »

Rémi Caritey

LES VERTIGES DE LA FORÊT

Petite déclaration d’amour aux mousses, aux fougères et aux arbres

Collection « Petite philosophie du voyage », chez Transboréal

Les vertiges de la forêt, un livre de Rémi Caritey chez Transboréal.

Les tribulations sylvestres d’un grimpeur-récolteur de graines d’arbres, des cimes de la forêt française aux bois sacrés d’Afrique, vers l’arbre en nous…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Trois extraits…

Le bonheur du récolteur de graines d’arbres …

« Avec quatre échelles, j’ai équipé un arbre jusqu’aux premières prises, des chicots, départs de branches mortes par manque de lumière, puis brisées par la neige et le vent. Du poing, d’un choc, j’ai testé ces bois morts, et j’ai parcouru une bonne dizaine de mètres sur ces prises de plus en plus solides jusqu’à rejoindre les branches vertes. Je m’y pose un instant, les bras passés autour du tronc. J’aborde le houppier, la zone verte où se joue l’alchimie lumineuse de l’arbre, la transformation des sucs minéraux puisés dans le sol en sève élaborée. Sous mes pieds, la partie la plus ancienne du sapin, un mât parfait, élagué par l’âge, qui résulte d’une compétition, la course vers le soleil de toute la futaie maintenue en concurrence serrée par les forestiers afin de limiter la création de branches inutiles. Alentour, le vide, une sensation de grande hauteur et le sol qui, par excès d’éloignement, pèse comme une menace. Seules présences, rassurantes mais hors de portée : d’autres troncs, fines tiges rectilignes qui conquièrent l’espace et soutiennent, au-dessus de ma tête, une voûte de branchages. J’aime la pure verticalité de cet instant, la perspective inversée de cette colonnade, les arbustes mués en fougères et les fougères en mousses. Le relief et la végétation du sous-bois se fondent en un camaïeu de textures dont mon pied, pour l’heure, n’a plus à déjouer les pièges. Chaussé d’échasses de géant,
je traverserais volontiers à grands pas ces montagnes pour me jeter dans l’océan.

Un souffle sur les cimes et me voici fourmi rivée à un brin d’herbe. La futaie ondule en balancements lents et décalés. L’arbre exprime ici sa capacité d’abandon aux caprices du vent, et sa confiance ultime en la force de cohésion du groupe. J’aimerais entendre ce qui se passe au cœur du bois, les frictions micrométriques de chacune des fibres lignifiées dont les chaînes s’étirent et se contractent. Mais à vif, au contact de l’écorce, le message est physique : l’arbre se joue de mon poids. Je me grise de l’ondulation puissante, de la souplesse organique du tronc, comme agrippé au col d’un troll endormi, dodelinant d’un sommeil antique. Je fais corps avec cette pulsion de rêves archaïques ; ce faisant, je reviens peut-être à quelque chose du début de ma vie, quelque chose d’avant ma naissance, un balancement calme, irrépressible, continu et consolateur. Plein de la promesse d’un amour et d’une attention sans bornes. À cet instant, ce n’est plus moi qui étreins l’arbre, c’est l’arbre qui m’étreint.

Mais je suis avant tout récolteur. L’ascension reprend. La croissance du sapin est régulièrement étagée, si bien que j’y progresse confortablement. Puis 

le tronc s’amenuise, les branches se resserrent. Je dois repérer l’itinéraire le moins étroit, forcer des fatras de brindilles, me frotter à l’écorce, au lichen, à la résine. Enfin, là où le tronc n’est plus qu’une perche, je sors la tête des rameaux et enfourche les dernières branches sous la cime. Éclat soudain ! Éblouissement ! Espace ! J’ai réussi ! Je bute sur le bleu du ciel et survole la montagne. Je suis dans une hune, issu de la forêt, à 35 ou 40 mètres au-dessus du sol, au plus haut que mes bras et mes jambes pouvaient me conduire dans ce paysage, et c’est un végétal qui me porte, un organisme vivant qui s’est patiemment élevé jusqu’ici par besoin de lumière, par la force presque de l’attraction solaire. Au cours de l’ascension, j’ai parcouru tous les âges de cet arbre, et lui suis reconnaissant de me procurer ces émotions, celle d’être un oiseau ou un écureuil, celle de la victoire sur un géant, gardien d’un lieu qui recèle un trésor. Et le trésor est là, en effet, à portée de main ! Les branches terminales ploient sous une masse de cônes. Je m’extasie de cette abondance. C’est une vision exclusive de l’arbre, son intimité peut-être, son avenir à coup sûr, puisque de la récolte de cette seule tête vont naître des centaines d’autres arbres. »

(p. 22-25)

 

La forêt magique…

« Celui qui vit en forêt, dort en forêt, respire en forêt, se glisse insensiblement dans la mémoire des odyssées qui semblent attachées aux arbres. L’ombre des frondaisons devient un lieu de passage, de transition entre des univers parallèles, aux frontières brouillées, fiction et réalité se mêlant dans un terreau commun d’étrangeté et d’arborescences fantastiques. Espace clos, la forêt soustrait au regard du village, de la cité. Elle est depuis toujours le refuge naturel de ceux qui désirent échapper à l’agitation et aux contraintes de l’édifice social. Le malandrin comme l’ermite, le bohème comme l’insoumis, l’utopiste comme le partisan, l’ascète comme l’enchanteur y trouvent refuge et repos, solitude et apaisement, quiétude et inspiration. De ceux-ci, d’un versant oublié et venteux des Pyrénées, bordés de pins unis et magistraux, sous un ciel élargi d’aubes inatteignables, j’envie la confiance, la frugalité, la solitude, l’attente. Aux autres, sous un chêne triple de Bourgogne, jailli en trois fûts germains et éperdus de symétrie, je confie le sceau de l’amitié ancienne, le serment d’un lien fraternel et ardent qu’aucun hiver, aucune chute ni aucune fin 
 ne sauraient briser. Dans un bosquet de mélèzes dénudés, aériens, implacables, sur un fil de brume glaçant la plaine d’Alsace et reflétant la masse diaphane et rêveuse de montagnes jumelles, je leur avoue ma lassitude et mon effroi. Du plancher vénérable et raffiné d’une maison de Thaïlande, je leur offre des fruits colorés et suaves, en révérence d’une prodigalité tropicale débitée et bradée en mobilier de pergola. Enfin, de la vertigineuse réussite d’un sapin de Douglas, éminent et serein en lisière d’un champ de l’Allier, je leur transmets un pacte d’espoir et de paix, la promesse d’une réconciliation et d’un retour d’exil. Quand on habite la solitude et l’éloignement des forêts, on rejoint en songe toutes les âmes qui s’y sont abritées et assoupies, puis éveillées et réunies, émerveillées ou révoltées. Ainsi d’Arthur, de Lancelot du Lac et de messire Gauvain, dont la quête traverse les brumes et les halliers de la forêt médiévale, lieu d’épreuves et de transformation où surgissent des démons, des hommes réduits à se nourrir de racines, des fées ou des chimères. Et lorsque le chevalier s’évanouit au cœur de la forêt périlleuse, l’ermite 
apparaît, porteur de la connaissance et annonciateur d’un renouveau physique et spirituel. Une fonction dévolue également aux chamanes d’Amazonie ou de Sibérie, qui convient à une nuit de visions dans la lueur des braises. Parfois surgit, dans l’imaginaire lié à la forêt, la figure d’un Robin truculent, festoyant en vive compagnie. Merlin n’échappe plus au charme de la fée Viviane, mais quelquefois les druides renaissent de la découverte d’un dolmen ou des éboulis d’un mur celte. Dieu gaulois du Tonnerre, Taranis se rappelle alors aux hommes par la violence d’un orage. D’autres dieux et demi-dieux dansent dans l’imprécision des taillis, des cépées, du breuil. Pan y poursuit les nymphes, alors que les reclus en sainteté s’effacent dans un chêne creux, ou dans une grotte qu’ils partagent avec les ours ou les loups. Par les nuits de grand vent, des sorcières en sabbat se perchent dans les feuillages et se gaussent des craintes des mortels. »

(p. 28-31)

 

La forêt vitale…

« Marchant dans le sable d’un quartier de Dakar, au Sénégal, je m’entends un jour appeler par mon surnom en langue diola. Je l’ai reçu lorsque je me suis installé pour un an à Diakène, en Casamance. C’est Joachin, un de mes anciens voisins, qui vient de m’interpeller ainsi. Connaissant les liens profonds qui unissent les Diolas à leur terre, je n’imaginais pas que les habitants de Diakène pussent un jour quitter leurs maisons et leurs champs pour rejoindre une ville. Pour ma part, il ne faisait pas de doute que j’avais trouvé parmi eux un lieu de vie où mon existence semblait se recentrer d’elle-même, où l’expérience du dénuement laissait entrevoir la plus essentielle des richesses. Mais c’était sans compter avec la forêt, lieu propice aux embuscades et aux disparitions, qui offre une retraite sûre à ceux qui la connaissent. Atout économique, la forêt de Casamance est l’un des enjeux de la revendication d’indépendance de cette région, soutenue par des groupes armés qui naturellement s’y retranchent. Leur village ayant été bombardé par l’armée sénégalaise, les habitants s’étaient réfugiés dans la sécurité et l’anonymat de la capitale. Dans cette rencontre, loin de Diakène, Joachin et moi étions deux figures opposées de l’exil : abandon d’une terre nourricière pour l’un ; quant à l’autre, exil intérieur des nantis chassés de la conscience d’appartenir au monde.
Comme au village, Joachin vit à Dakar de la récolte et de la vente du bunuk, le vin de palme. Il dispose d’une concession de quelques palmiers dans l’enceinte d’une propriété inhabitée. Cette récolte nécessite de grimper matin et soir en haut de chaque arbre, juste sous la couronne, pour inciser le pétiole d’une feuille. La sève du palmier s’écoule dans un flacon où elle entre en fermentation. Cette boisson est d’abord douce et parfumée, puis de plus en plus âpre et alcoolisée. Récolter et consommer quotidiennement le vin de palme est une tradition forte en Casamance, où nulle religion n’a encore supplanté le culte des fétiches et la croyance aux génies de la nature. Pour honorer ces esprits protecteurs, il convient de leur offrir rituellement du bunuk. Le féticheur attaché à l’esprit du lieu verse un peu de boisson au sol, puis chaque participant s’associe à cette libation. L’on consomme aussi le vin dans les cabarets de brousse, cachettes aménagées au cœur d’un fourré où l’on pénètre en tirant un buisson, et où l’on prend place autour d’un canari ou d’une dame-jeanne emplie de la récolte du jour. Ukobot, le gobelet traditionnel, passe en cercle de l’un à l’autre, et participe peut-être du tournis qui s’installe dans une euphorie dionysiaque. Au fétiche comme au cabaret, verser un peu de vin au sol avant d’en boire, c’est honorer la nature, et rendre à la terre une part symbolique de ce que l’arbre en a  
extrait, tel un juste retour de sève. Les arbres comme les âmes des morts sont ainsi invités à se joindre aux hommes, qui se gorgent de leur sève et deviennent un peu arbres à leur tour, mieux enracinés dans leur vie.

Souvent, je n’ai quitté l’ombre des filaos ou des palmiers sénégalais que pour rejoindre mes compagnons au premier jour d’une nouvelle saison de récoltes. De retour sous les merisiers ou les érables de l’Hexagone, je vis encore dans le rythme solaire et agreste qui est celui de mes escapades africaines. Mais dans cette forêt-ci, c’est moi qui grimpe ! Et l’arbre que je gravis est ancré dans la puissance de la terre, au même titre que le palmier de Joachin. Par leurs racines reliées, les arbres transcendent les frontières et les continents, et lorsque je transpire à l’assaut d’une cime, ma sueur est celle de n’importe quel habitant de la planète à la recherche d’aliments ou de remèdes sylvestres, ou en quête de feuillage pour nourrir son bétail ou abriter sa famille. Tout comme, en Casamance, j’escaladais un palmier rônier pour en couper des feuilles et rénover la toiture de ma case. Tirer sa subsistance d’un milieu arboré par la seule force de son corps, c’est rejoindre la forêt fondatrice, universelle, où se confondent tous les lieux et tous les temps de l’humanité. »

(p. 33-36)

 

 

LES VERTIGES DE LA FORÊT

Collection « Petite philosophie du voyage »

www.transboreal.fr

ISBN : 978-2-36157-025-5 (code-barres : 9782361570255)

89 pages, prix public TTC : 8 €

Un commentaire

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  1. Anne dit :

    Bonsoir,

    je vais rapidement me procurer votre livre.
    Attirée par le sujet, j’ai feuilleté Internet à la recherche d’informations sur les récolteurs de graines et suis
    tombée sur votre page et votre écriture.
    J’aime vraiment beaucoup le fond et la forme de ces extraits. Une belle écriture, souple et vivante.
    Merci pour ce partage.

    Anne

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