Cinq textes courts : arbres singuliers de l'île Nancy

Arbre penché

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arbre remarquable de l'île Nancy : peuplier inclinéPopulus nigra (peuplier noir)

 

 

 

 

 

Il annonce sa chute. Il la retarde. Colossal mais insolemment oblique, il attrape le ciel par une diagonale que l’on voudrait gravir.

De son pied à l’origine s’élevaient deux troncs jumeaux. Dominant leurs pairs, souverains symbiotiques de cette forêt insulaire, ils étaient deux titans invoquant l’épopée. Aujourd’hui l’un des arbres a disparu, foudroyé ou abattu par le vent. Il n’en reste qu’une courte façade d’écorce creusée d’une blessure et une bille à l’écart qui se rend à l’humus. Privé d’une moitié de lui-même, le jumeau survivant a investi le système racinaire du double terrassé. Dans ces méandres souterrains il reste entier, fusionnel. En surface, amputé, il lutte contre une plaie qui fait de lui un monument fragile et condamné. Au collet l’écorce se déchire ; le dévers s’aggrave inexorablement ; le long du tronc des champignons, anticipant sa fin, ont déjà entrepris de le digérer.

De sa chute on projette au sol la future empreinte. On voudrait, comme aux abords d’un sanctuaire au Japon, en dessiner le contour par des guirlandes d’omikuji, ces oracles de papier que l’on suspend à des branches d’arbres, la brise se chargeant de dissiper les mauvais sorts. De l’effondrement de ce géant quel sera le fracas ? Le présage ?

Fier, opiniâtre, il bascule dans la légende. Il prend la figure d’un héros gémellaire du panthéon grec, élu des dieux, qui refuse la mort de son frère. Ensemble, ils incarnaient l’audace et la victoire, ils sauvaient les Argonautes d’une tempête et devenaient la providence des marins en perdition. Solitaire endeuillé, il n’est plus que l’écho affaibli de l’odyssée fraternelle. Il renonce alors à l’immortalité qui lui était promise et rejoint son jumeau dans une spirale éternelle de séjours alternativement paradisiaques et infernaux.

Sur l’île Nancy, longée chaque jour par les bateliers, cet arbre semblait se réclamer d’horizons insaisissables, et vouloir y conduire des traversées incertaines mais impérieuses. Il ne promet désormais que la gloire cyclique des retours à la poussière.

 

Une graine d'érable dans le peuplier blessé

Texte extrait du catalogue « Parcours Art & Nature sur l’île Nancy », Andresy (Yvelines) été 2012.

À lire au pied de l’arbre !

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